La Vérité
Pour ceux qui cherchent la vérité, qu’ils sachent qu’elle n’est visible uniquement qu’avec le regard de la vertu.
Pour ceux qui cherchent la vérité, qu’ils sachent qu’elle n’est visible uniquement qu’avec le regard de la vertu.
Du signe au sens, du concret à l’abstrait, du langage digital au langage analogique.
Avant de distinguer le langage digital du langage analogique, il convient peut-être de s'interroger sur ce qu'est le langage lui-même.
Le langage est avant tout un moyen de mettre en relation. Il permet à l'homme d'exprimer ce qu'il perçoit, ce qu'il pense, ce qu'il ressent et ce qu'il cherche à comprendre. Par les mots, les signes, les images ou les symboles, il donne une forme communicable à ce qui, sans lui, resterait intérieur ou difficilement transmissible.
Mais le langage ne se confond pas avec ce qu'il désigne. Le mot arbre n'est pas l'arbre ; il est le signe qui permet de le nommer. De même, une représentation n'est pas nécessairement la réalité qu'elle représente. Il existe donc toujours une distance entre la chose, le signe et ce que celui-ci signifie.
Cette distance est fondamentale. Elle permet au langage de devenir une médiation entre l'homme et le réel. Nous ne recevons pas seulement le monde : nous le nommons, nous le décrivons, nous le classons et nous l'interprétons à travers les formes du langage que nous utilisons.
Le langage peut ainsi remplir plusieurs fonctions. Il peut nommer, afin d'identifier ; décrire, afin de représenter ; expliquer, afin de transmettre un savoir ; mais il peut également évoquer, symboliser et révéler, lorsque ce qui est exprimé renvoie à quelque chose qui dépasse sa formulation immédiate.
Le langage possède donc plusieurs profondeurs de lecture. Un même mot peut désigner une réalité concrète, porter une signification intellectuelle et, dans un autre registre, devenir le support d'une compréhension plus profonde.
Le langage n'est alors plus seulement un outil de communication. Il devient également un outil de compréhension du réel.

Ce premier regard permet de comprendre que le langage ne constitue pas le réel lui-même : il intervient comme une médiation entre ce qui est et celui qui cherche à le comprendre.
Cette distinction permet d'aborder la question qui nous intéresse ici : parlons-nous toujours le même langage lorsque nous employons les mêmes mots ?
Dans cette réflexion, il est fondamental de distinguer deux modes de langage : le langage digital et le langage analogique.
Le langage digital est le langage de l'intellect. Il nomme, définit, distingue, classe et explique. Il s'appuie principalement sur ce qui peut être observé, décrit et communiqué avec précision. Il permet de transmettre un savoir et de construire une représentation cohérente du monde concret.
Le langage analogique relève d'un autre registre. Il est le langage du spirituel, non pas au sens où il serait réservé à une expression religieuse, mais parce qu'il permet d'approcher ce qui ne peut être saisi directement par le seul intellect. À partir du concret, il établit des correspondances et conduit la pensée vers l'abstrait et l'invisible.
Ces deux langages ne s'opposent donc pas. Ils répondent à deux modes de compréhension différents. Le langage digital explique ; le langage analogique révèle par correspondance.
Le langage digital cherche principalement à préciser ce qu'est une chose. Le langage analogique cherche à découvrir à quoi elle correspond, ce qu'elle met en relation et ce qu'elle peut révéler au-delà de son apparence immédiate.
L'analogie devient ainsi un lien entre deux registres. Elle prend appui sur quelque chose de concret et perceptible pour permettre à l'intellect d'approcher ce qui relève de l'abstrait et de l'invisible.
Le langage digital explique le concret.
Le langage analogique, à partir du concret, nous entraîne vers l'abstrait et l'invisible.
Il convient cependant de préciser le rôle de l'abstraction. L'intellect ne puise pas directement son langage dans l'invisible. Son langage prend sa source dans le concret : dans ce qui peut être perçu, observé, nommé et représenté.
À partir de ces éléments concrets, l'intellect construit des signes, des concepts et des représentations. Il les compare, les distingue, les classe et les met en relation. C'est ainsi qu'il constitue son domaine propre : l'abstrait.
L'abstrait n'est donc pas, pour l'intellect, un accès direct à l'invisible. Il constitue plutôt une zone d'échange et de dialogue entre les symboles. Les symboles peuvent y être rapprochés, opposés, combinés et mis en correspondance.
L'intellect peut ainsi travailler sur l'abstrait sans pour autant quitter son propre langage. Il peut manipuler le symbole, mais il ne perçoit pas nécessairement ce que le symbole peut révéler au-delà de lui-même.
C'est précisément ici que la distinction entre les deux langages devient essentielle.
Le langage digital utilise le symbole comme un signe : il cherche à en préciser la définition, la fonction et les relations avec les autres signes.
Le langage analogique, quant à lui, s'intéresse aux correspondances que le symbole entretient avec d'autres réalités. Il ne considère plus seulement le symbole pour ce qu'il désigne, mais pour ce qu'il peut révéler par relation.
Ainsi, le digital travaille principalement dans le concret et l'abstrait, tandis que l'analogique permet d'utiliser le concret et l'abstrait comme points d'appui pour approcher l'invisible.
L'abstrait devient alors une véritable zone de passage : il est le lieu où les symboles peuvent dialoguer, mais c'est leur relation analogique qui peut permettre d'aller au-delà du symbole lui-même.
Le langage digital construit et organise les signes.
Le langage analogique lit les relations entre les signes.
C'est dans cette différence que se trouve peut-être l'une des clés permettant de comprendre pourquoi l'intellect peut manier l'abstrait sans pour autant accéder à l'invisible.

Le réel n'est donc pas seulement quelque chose qui se trouve devant l'homme. Il devient également ce que sa conscience perçoit, distingue, interprète et cherche à comprendre.
Cette structure peut être éclairée par une analogie avec les trois états fondamentaux de la matière : le gazeux, le liquide et le solide.
Il ne s'agit évidemment pas d'établir une équivalence scientifique entre les états de la matière et les niveaux du langage. L'intérêt de cette comparaison réside dans la relation entre les trois états et dans la possibilité de passer de l'un à l'autre.
Dans une lecture analogique, on pourrait ainsi rapprocher :
le gazeux → l'invisible
le liquide → l'abstrait
le solide → le concret
Cette correspondance ne signifie pas que le gazeux serait l'invisible, ni que le solide serait le concret. Le parallèle porte sur la relation entre les états : une même réalité matérielle peut se manifester selon différentes formes et passer de l'une à l'autre.
Le liquide est particulièrement intéressant dans cette comparaison. Il n'est ni gazeux ni solide, mais constitue un état à part entière, possédant ses propres propriétés. De même, l'abstrait n'est pas simplement un mélange du concret et de l'invisible. Il constitue un espace propre, dans lequel les représentations, les concepts et les symboles peuvent entrer en relation.
La matière peut passer d'un état à l'autre. De manière analogique, notre compréhension peut également parcourir ces différents domaines : partir du concret, élaborer l'abstrait et, par le langage analogique, rechercher ce que les relations entre les symboles peuvent révéler de l'invisible.
Le mouvement peut alors être envisagé dans deux directions :
Dans le sens de la manifestation :
Invisible → Abstrait → Concret
Dans le sens de la compréhension :
Concret → Abstrait → Invisible
Le même ternaire est ainsi parcouru dans deux directions différentes. L'une va vers la manifestation ; l'autre va vers la compréhension.
La comparaison s'arrête toutefois là : le changement d'état de la matière est un phénomène physique, tandis que le passage du concret à l'abstrait et de l'abstrait à l'invisible relève d'un processus de compréhension et d'interprétation.

Le langage apparaît ainsi comme le lien entre les deux précédentes dimensions : le réel et la conscience. Il donne forme à ce que la conscience perçoit du réel et permet, en retour, de mettre cette perception en relation avec celle des autres.
Si le langage peut être digital ou analogique, il peut également être considéré selon trois niveaux de compréhension : le parlant, le signifiant et le cachant.
Le parlant correspond au niveau le plus immédiat du langage. Il ne constitue pas encore une définition à proprement parler : il relève d'une reproduction mimétique du réel, fondée sur la nécessité et l'intérêt direct. Il est celui de ce qui est directement exprimé et perçu dans l'expérience sensible.
Le signifiant appartient au niveau de l'intellect. Il transforme le réel en signes, en concepts et en catégories. Il constitue la base du parlant et permet de définir, d'ordonner, de distinguer et de classer. C'est le domaine du langage digital, qui répond principalement à la nécessité et au pragmatisme.
Le cachant, quant à lui, désigne ce que le signifiant contient sans l'exprimer directement. Il ne s'agit pas simplement d'un sens caché derrière le mot, mais d'une dimension que le langage analogique permet d'approcher et de révéler par la relation et la correspondance.
Un même mot peut ainsi porter plusieurs niveaux de compréhension.
Prenons le verbe « séparer ».
Sur le plan du parlant, le niveau le plus concret du langage, séparer peut signifier couper, trancher, casser ou éloigner. Le terme renvoie alors directement à une action perceptible.
Sur le plan du signifiant, celui de l'intellect et du langage digital, séparer devient une opération de distinction et de classification. On sépare selon l'ordre, la forme, la couleur, l'origine ou toute autre catégorie permettant d'organiser le réel.
Mais sur le plan du cachant, le mot peut révéler une autre dimension. Séparer ne signifie plus seulement distinguer ou classer : la séparation peut également introduire une échelle de valeur. La distinction devient alors qualitative et non plus seulement descriptive.
Ainsi, un même mot peut porter trois niveaux de sens.
Un mot, trois sens.
Il ne s'agit pourtant pas nécessairement de trois définitions différentes. Il s'agit de trois niveaux de lecture d'une même réalité : le concret, l'intellectuel et le spirituel.
Le langage digital tend à s'arrêter au niveau du signifiant. Le langage analogique permet d'aller au-delà de celui-ci, en recherchant les relations et les correspondances qui peuvent conduire vers le cachant.
Le langage devient alors un passage : du parlant au signifiant, puis du signifiant au cachant.
Une même parole peut alors être reçue dans deux langages différents. Celui qui parle peut employer une expression dans un sens analogique, tandis que celui qui l'écoute la reçoit dans un sens digital.
Le malentendu ne vient donc pas nécessairement du mot lui-même, mais du registre dans lequel il est compris.
Le symbole peut alors être pris pour une définition, l'image pour la réalité qu'elle représente, ou encore une expression analogique être interprétée littéralement. Ce qui devait ouvrir une compréhension devient alors une source de confusion.
Le langage analogique demande ainsi une autre attitude de l'intellect. Il ne s'agit plus seulement de demander : « Que signifie ce mot ? », mais également : « À quoi me renvoie-t-il ? Que met-il en relation ? Que cherche-t-il à révéler ? »
Cette distinction entre les registres du langage permet également de préciser une autre différence essentielle : celle qui existe entre le savoir et la connaissance.
Le langage peut transmettre un savoir. Une définition peut être apprise, une explication peut être comprise, une information peut être mémorisée et reproduite. Mais cela ne signifie pas encore que ce savoir soit devenu une connaissance pour celui qui l'a reçu.
Le savoir est transmis. L'expérience transforme le savoir en connaissance.
Comprendre intellectuellement une chose ne signifie donc pas nécessairement l'avoir assimilée. Le savoir peut demeurer extérieur à celui qui le possède. La connaissance apparaît lorsque ce savoir entre dans l'expérience et devient véritablement vécu.
Or l'acte humain ne relève jamais uniquement de l'intellect. Dans ce qu'il fait, l'être engage également ce qu'il ressent, ce qu'il éprouve et la manière dont il vit intérieurement ce qu'il accomplit. L'inclusion émotionnelle dans l'acte ne doit donc pas être comprise comme une simple perturbation du raisonnement. Elle peut participer à l'assimilation de ce qui était jusque-là seulement connu intellectuellement.
Ce qui est appris peut être répété sans être vécu. Ce qui est vécu peut, au contraire, transformer celui qui l'expérimente.
Ainsi, comprendre n'est pas encore assimiler. Le savoir relève de la transmission et de la compréhension ; la connaissance implique l'expérience et la transformation de celui qui reçoit.
L'intelligence intervient alors comme ce qui relie et unifie, tandis que la conscience détermine le sens et la valeur de ce qui a été compris et vécu.
Le savoir est transmis.
L'expérience transforme le savoir en connaissance.
L'intelligence relie et unifie.
La conscience en détermine le sens et la valeur.
Le langage peut donc transmettre un contenu, mais il ne peut à lui seul garantir qu'il deviendra connaissance. Entre ce qui est dit et ce qui est véritablement intégré, il existe l'expérience de l'être.
C'est précisément dans cette capacité à établir des relations que se trouve la différence fondamentale entre les deux langages.
Le langage digital distingue, sépare, classe et définit. Cette fonction est indispensable : elle permet à l'intellect de mettre de l'ordre dans le monde et de communiquer avec précision.
Le langage analogique, lui, relie, rapproche, met en correspondance et révèle. Il ne supprime pas les distinctions établies par l'intellect, mais cherche à percevoir ce qui les relie.
La polarité devient alors particulièrement intéressante. Là où le langage digital tend à séparer les termes afin de pouvoir les identifier, le langage analogique recherche la relation qui existe entre eux.
La polarité sépare ; le ternaire relie.
Le ternaire apparaît ainsi comme une structure permettant de dépasser l'opposition sans abolir les deux pôles. Il ne s'agit plus seulement de considérer deux éléments séparément, mais de considérer également la relation qui les unit.
Cette lecture fait apparaître une structure particulièrement significative : le langage lui-même peut être compris selon un ternaire.
Il y a ce qui est dit : le parlant.
Il y a ce que l'intellect en comprend et organise : le signifiant.
Et il y a ce que le signe peut encore révéler au-delà de sa formulation immédiate : le cachant.
Ce ternaire du langage peut être mis en relation avec un ternaire plus fondamental : le concret, l'abstrait et l'invisible.
Le parlant prend appui sur le concret. Le signifiant appartient à l'espace intellectuel où les signes et les concepts sont organisés. Le cachant ouvre, par la relation analogique, vers ce qui ne se donne pas directement au langage digital.
Le langage ne se réduit donc plus à une simple transmission d'informations. Il peut devenir un chemin de compréhension, allant du concret vers l'abstrait, puis de l'abstrait vers l'invisible.
Ce ternaire peut être représenté géométriquement par le triangle. Trois dimensions distinctes peuvent ainsi être considérées ensemble, non comme trois éléments isolés, mais comme les trois points d'une même structure relationnelle.
Le triangle devient alors une représentation simple de ce passage : trois dimensions distinctes réunies dans une même relation.
Le langage digital n'est donc pas à rejeter au profit du langage analogique. Il est indispensable pour décrire le monde concret, transmettre les savoirs acquis et établir des distinctions précises.
De même, le langage analogique ne remplace pas le langage digital. Il intervient lorsque le concret devient le support d'une autre lecture, lorsque les relations, les correspondances et les symboles permettent d'approcher ce que l'intellect ne peut saisir directement.
L'enjeu n'est donc pas de choisir entre les deux langages, mais de savoir les distinguer et les articuler.
Le digital donne à l'intellect les moyens de distinguer le réel. L'analogique lui donne la possibilité d'en rechercher les correspondances.
L'un précise ; l'autre ouvre.
L'un sépare pour comprendre ; l'autre relie pour révéler.
Comprendre la différence entre ces deux langages, c'est donc apprendre à reconnaître dans quel registre une parole est formulée et dans quel registre elle doit être reçue.
C'est peut-être là une des clés permettant de comprendre pourquoi tant de paroles peuvent être entendues sans pour autant être véritablement comprises.
Et peut-être aussi pourquoi, derrière les mots que nous croyons connaître, se trouve parfois un langage que l'intellect ne peut comprendre qu'en apprenant à lire autrement.