Le pouvoir et l'autorité
Le pouvoir et l'autorité
Le pouvoir et l'autorité sont deux notions différentes et complémentaires. Pour comprendre leur relation, il est nécessaire de distinguer ce qui permet d'agir de ce qui permet d'éclairer le sens de l'action.
Le pouvoir : la capacité d'agir
Le pouvoir, c'est « je peux ». Il représente la capacité de faire, d'agir et de réaliser ce qui est possible. Il peut être personnel, communautaire, politique ou prendre d'autres formes.
La préoccupation première de celui qui détient le pouvoir est l'efficacité : il cherche les moyens d'atteindre un objectif et d'obtenir un résultat. Il peut agir avec vertu, mais la vertu n'est pas nécessairement sa préoccupation première.
Le pouvoir permet donc d'agir et de répondre à une nécessité. Mais savoir ce qu'il est possible de faire ne signifie pas nécessairement savoir ce qu'il convient de faire.
Quand le pouvoir s'approprie l'autorité
Dans les faits, au sein de notre société, celui qui détient le pouvoir tend souvent à s'approprier l'autorité, comme si sa fonction ou son statut suffisait à la justifier. Pourtant, l'autorité trouve sa source dans la conscience et ne dépend pas de la position occupée.
Qu'il s'agisse d'un responsable politique, d'un dirigeant, d'un expert ou d'un représentant d'une institution, la fonction qu'il exerce peut lui conférer un pouvoir de décision, mais elle ne suffit pas à faire de lui une autorité.
Pourtant, dans les esprits, la fonction semble souvent faire autorité. Celui qui a le pouvoir de décider, de commander ou de faire appliquer ses décisions se voit ainsi accorder, parfois sans autre vérification, le pouvoir de dire ce qui est juste, vrai ou légitime.
Le pouvoir ne se contente alors plus d'exercer ses prérogatives : il revendique également une autorité que sa fonction ne lui confère pas nécessairement.
L'autorité, un emballage du pouvoir
Mais pourquoi le pouvoir cherche-t-il si souvent à s'approprier l'autorité ? Tout simplement parce qu'une décision, qu'elle soit bonne ou mauvaise, a davantage de chances de recevoir l'adhésion des citoyens lorsqu'elle est présentée sous le couvert d'une autorité reconnue.
Pour obtenir cette adhésion, le pouvoir doit donc revêtir ses décisions d'un emballage estampillé « autorité ». Il ne suffit plus de décider ou d'imposer : il faut également convaincre, justifier et donner à la décision une apparence de légitimité.
Or, si cet emballage est si efficace, c'est parce que l'autorité est associée à la sagesse. Elle évoque la justesse, le discernement et la capacité à reconnaître ce qui est bon. Dès lors, celui qui parvient à se présenter comme une autorité peut bénéficier de cette reconnaissance, même lorsque ses décisions ne témoignent pas nécessairement de la sagesse qu'on lui prête.
Ainsi, le pouvoir peut emprunter les apparences de la sagesse pour obtenir l'adhésion que la seule capacité de commander ne saurait garantir.
L'autorité : ce qui éclaire
L'autorité est ce qui éclaire. Elle trouve sa source dans la conscience, qui permet de discerner le sens d'un choix au regard du Réel.
Il ne s'agit pas seulement de savoir ce qu'il est possible de faire, mais de comprendre ce qui convient le mieux à la réalité, en tenant compte de ses différents aspects, de leurs relations et de leur place dans l'ensemble. Cela implique de considérer la singularité, la pluralité et leur relation à l'universalité, sans privilégier un aspect au détriment des autres.
L'autorité ne se résume donc ni à un statut, ni à une fonction, ni au droit d'être entendu. Avoir le droit de s'exprimer ne signifie pas pour autant faire autorité. Celle-ci tient à la capacité d'éclairer, et non simplement à la reconnaissance accordée par les autres.
Le sage est universel, tandis que le pouvoir est local, communautaire, personnel, etc. Dans l'absolu, le sage éclaire, le politique applique.
Le sage est nécessairement vertueux, alors que l'homme de pouvoir peut l'être, mais ce n'est pas sa préoccupation première : il ne cherche que l'efficacité.
La polarité : comprendre plutôt que rejeter
La polarité est un principe fondamental. Les deux pôles sont indissociables et leur relation participe au fonctionnement de l'ensemble. Il ne s'agit pas de choisir l'un contre l'autre, mais de comprendre ce qui les relie et permet leur équilibre.
Il est impossible de supprimer véritablement un pôle : le rejeter ne le fait pas disparaître. Il revient nécessairement, puisque les deux pôles sont liés. Vouloir l'écarter ne résout donc rien. En rejetant un pôle plutôt qu'en comprenant sa relation avec l'autre, le pouvoir se fourvoie.
Comme le suggérait avec humour Raymond Devos, couper un bout, c'est encore se retrouver avec deux bouts ! On peut tenter de supprimer une partie, mais on ne supprime pas pour autant le principe dont elle relève.
L'équilibre ne consiste donc pas à éliminer un pôle au profit de l'autre, mais à comprendre leur relation et ce qui permet leur juste articulation. Cette compréhension est essentielle au libre arbitre : sans la possibilité de discerner entre les pôles, le choix perd son sens.
Les vertus et la morale
Rien ne peut fonctionner durablement sans respecter les vertus. Elles participent aux conditions nécessaires au fonctionnement et à l'équilibre de l'ensemble.
La morale n'est pas une convention tacite entre individus. Elle est devenue une affaire de règles humaines, faute de comprendre les principes qui régissent la vie et le vivant. Or, ces principes ne dépendent pas des conventions humaines : ils s'imposent par leur propre nature et conditionnent le fonctionnement de l'ensemble.
Certains philosophes considèrent que la morale n'est pas universelle, au motif que les règles morales varient selon les cultures et les époques. Mais confondre les conventions humaines avec les principes qui régissent la vie et le vivant, n'est-ce pas confondre nos interprétations du Réel avec le Réel lui-même ? L'amour de la sagesse ne devrait-il pas justement conduire à rechercher ce qui dépasse les opinions et les conventions, plutôt qu'à prendre leur diversité pour preuve de l'absence d'universalité ? À moins que l'on préfère aimer les philosophes plutôt que la sagesse qu'ils prétendent rechercher !
La morale est la totalité de l'expression des vertus. Elle ne se confond pas avec les règles que les hommes établissent pour organiser la vie en société. Pourtant, les hommes — citoyens, responsables politiques ou intellectuels — se sont approprié la morale, en l'associant à leurs intérêts, à leurs conceptions de la religion, de la laïcité ou aux conventions sociales.
Il est donc nécessaire de distinguer les vertus elles-mêmes des règles humaines qui prétendent les définir ou les représenter. Une loi, une constitution ou une règle morale ne garantit pas, à elle seule, le bon fonctionnement ni la pérennité d'un ensemble. Leur existence ne dispense pas de respecter les vertus et de comprendre les relations qui assurent l'équilibre.
La polarité entre le vice et la vertu est elle aussi indépassable. Il ne s'agit pas de prétendre supprimer l'un pour ne conserver que l'autre, mais de comprendre ce que cette opposition implique et la place qu'elle occupe dans le libre arbitre.
Le pouvoir et l'autorité : une complémentarité nécessaire
Le pouvoir et l'autorité ne répondent donc pas à la même fonction. Le premier permet d'agir, tandis que la seconde éclaire le choix de l'action. L'un met en œuvre, l'autre aide à discerner le sens de ce qui doit être mis en œuvre.
Le pouvoir démontre et explique la nécessité. Tandis que l'autorité éclaire le sens, en tant que direction vers la libération de cette même nécessité.
L'enjeu n'est pas de supprimer le pouvoir au profit de l'autorité, ni de rejeter l'un pour privilégier l'autre. Il est de comprendre leur relation : le pouvoir peut agir, mais l'autorité, issue de la conscience, éclaire la direction à prendre.
L'efficacité ne suffit pas à garantir la justesse d'une action. Pour que celle-ci s'inscrive dans la durée, elle doit tenir compte du Réel, respecter les vertus et reconnaître les relations dont dépend l'équilibre de l'ensemble.
